Pour cette rencontre de rentrée, merveille, nous étions onze, huit adhérents et trois non membres dont l’une, Marie Hélène, nous a lu des textes de son cru fort beaux.
Après la distribution de la revue n° 89-90 à ceux qui ne l’avaient pas eue, Martine nous a lu un texte de Ludovic Janvier intitulé « Doucement avec l’ange » :
Doucement avec l’ange
Pense à tes grimaces de fou entre tes murs
à ta passion d’enfant puni pour le rien faire
à la honte de ton nom la honte de parler
à tes hurlements de rage en direction du monde
à tes longs pets les soirs de contrariété
au désespoir de jamais réussir à être toi
à tous ces ratés queue en main bel étonné
aux hommes évalués d’un sale oeil tout rancune
à ton envie quelquefois de mordre en pleine chair
à tes sursauts de peur au moindre bruit dans le silence
à tes adieux de lâche aux femmes abandonnées
à tes injures en secret vers les contradicteurs
aux bestioles massacrées à tes coups de pied au chien
à tes stations devant la glace en murmurant pauvre con
alors doucement avec l’ange hein doucement
Doucement avec l’ange
Editions Gallimard (L’Arbalète), 1981
Serge lit ensuite deux textes que Brigitte Charnier alias Margueritte Cèdre lui a fait parvenir :
PROMENADE AUTUNOISE
derrière mes rêves
le bruit de la mer…
vendredi dix-sept juillet dans une ville le matin
visages sans expression
seul dans le ciel
le sourire des ailes
un homme
sur le pas d’une porte d’entraide
m’offre un gâteau
une pluie intérieure me submerge.
Brigitte Charnier
À un ami
sublimant votre vie
vos mots sont fleurs noires
encrée dans votre corps
épines et ronces
s’entrelacent
nouant dans la parole
les fragments du passé
au présent
l’enfance lacérée
étoffe les semences
de l’écrit à venir
vos mots sont fleurs noires
enracinées dans votre jardin
Brigitte Charnier
Texte de Marie Odile :
Lumière bleue
Comment reconnaître son réveil ?
Quelle heure au cadran quand la lumière bleue
Nous éblouit ?
Ma voiture est bleue ciel
Comme moi, fleur bleue
Opérée des yeux je reprends vie et vue
Doucement,
OEil après oeil, après coque la nuit
La lumière du jour m’émerveille avant
Qu’un orage menace le temps
Marie Odile Neau
Textes de Martine Cribier :
Jeudi 03 juillet
Ce matin
poésie traces
blanches voyageuses
impalpables sur bleu
arpenter vocabulaire
articuler syllabes ciel
à l’avenue jaune et vert
des tilleuls figés
avoir de l’inconnu
devant moi
Martine Cribier
Mercredi 26 novembre
Vitre zébrée
gouttes diagonales
s’alignent s’écoulent
lenteur comme calculée
vent s’acharne
dernières feuilles
passants pressés engoncés
tentative soleil
sommets lointains brouillés
au coeur
Martine Cribier
Petit intermède musical offert par Pascal avec une chanson d’Yves Paganelli « Jean des Cévennes » et une de Frédérik Mey « Les lumières se sont éteintes ».
Textes de Pascal Gilles :
Canicule
Une feuille frémit
Une branche se balance
Le vent volute
Une brise de brindilles…
L’air de métal
Chauffe comme une forge
Les nuages rétrécis comme des viscères desséchés
Suintent de sueur
Dans le brasier du ciel…
La terre s’est muée en poussière,
Les plantes prient pour un peu de pluie,
Les bêtes se repaissent de misérables gouttes d’eau
Dans des reflets de flaque dissimulés dans l’humidité des sous-bois,
Les hommes fuient le soleil cru et cruel qui cogne sur le macadam
Et quémandent la moindre miette d’ombre,
Rêvant de fraîcheur sous les grands cèdres comme d’un eldorado…
« Quand pourrons-nous nous évader
De cette prison d’incandescence,
Quand prendra fin cette fournaise
Qui rôtit les corps et les cœurs ? »,
S’interrogent avec inquiétude les privilégiés…
…Tandis que dans l’enfer du Sertao brésilien
Au sol dur et rouge de latérite,
Seuls quelques arbustes rachitiques peuplent le paysage aride
Et des voiles de vapeur moite dansent sur l’horizon comme des nuées en transes…
Pascal GILLES
Jaumard, le 28 juin 2026
Prince des poètes
(sonnet)
A Arthur Rimbaud…
Tu parcourais le monde comme un doux chenapan,
Toujours par les chemins tu usais tes souliers,
Chapardant des cerises, tout comme un écolier,
Tu ne voulais grandir, merveilleux Peter Pan ;
Consciencieux orpailleur, tu rimais en arpents
Des pépites de vers aux innombrables pieds,
Tu narguais la morale, bien souvent estropiée,
Mais tes mots étaient beaux, ocellés comme un paon ;
Tu voyais l’avenir en songes lumineux
Aux humeurs de ton cœur, quelquefois capricieux,
En poèmes brûlants, brandis au ciel ardent
Pour muer le banal, le triste et le sordide,
Les images jaunies d’un pays décadent
En soleils flamboyants, en aurores splendides…
Pascal GILLES
Bonneville, le 28 août 2026
Promesses du monde
Boire la nuit
A la source des étoiles
Guetter le jour
Dans les plis de l’aurore
Communier avec la terre
Dans le recueillement de l’âme
Méditer sa vie
Dans les sous-bois du silence
Bercer son ennui
Des feuilles qui frémissent
Affermir sa sagesse
Dans l’écorce blanchie des arbres
Ecouter le monde
Dans l’intimité du temps
Déchiffrer dans le soir
L’espoir renaissant
Pascal GILLES
Bonneville, le 26 août 2026
Somnolence
Dans les sous-bois du silence
Le temps s’alanguit
Comme un fil qui s’étire
Indéfiniment…
Sous les cathédrales de verdure
Brûle l’encens des pins
Et les branches joignent leurs mains
En muettes prières vers le ciel
Le vent frémit en trémolos
Et les feuillages psalmodient sur l’azur
Parfois soufflent les orgues
Dans le grave des bourrasques…
Le chardon parsème le sol d’étamines argentées
Comme des miettes laissées en aumône par le soleil implacable
Les ruisseaux babillent sous les pierres
Avares du chant de leur eau
Dans la torpeur de l’été
Les bêtes dorment au creux de la terre
Paisibles et invisibles
Au profond des forêts
A l’heure où tout étrangement se tait
Quelques oiseaux égrènent des cris lointains
Qui se perdent dans l’espace
Seule l’araignée poursuit patiemment son ouvrage
Sur la toile de mes sentiments…
Pascal GILLES
Les Evarras, le 2 août 2026
Texte de Serge Campagna :
TOUR DE L’HORLOGE
Tout indique que le temps passe dans la cité médiévale de Crémieu : une porte dégingandée défiant les lois de la pesanteur ici, des baies d’échoppes qui achoppent là, une halle interminable sous une charpente plusieurs fois centenaire ailleurs.
Là-bas, une fière tour de l’Horloge perchée sur la colline Saint Hippolyte domine la ville de ses aiguilles immenses.
Et cette rue des adobeurs au nom inusité depuis des siècles, bordée de balcons d’un autre temps et d’un usage désuet derrière un rempart depuis belle lurette obsolète.
Ou encore cette femme d’âge mûr, croisée tout à l’heure près du cloître, qui m’apostrophe pour me rappeler qu’elle a été mon élève lorsqu’elle avait dix onze ans et qui me présente sa fille de quinze ans.
Je n’irai plus flâner le mercredi dans les ruelles de Crémieu qui s’obstinent à ressasser mon moyen-âge.
Serge Campagna
Vous avez pu lire ici les textes qui m’ont été envoyés par certains participants à la rencontre, je suis désolé que vous ne puissiez pas vous nourrir des autres textes proposés ce soir-là.
Au mois prochain…
