Etaient présents : Martine Cribier, Marie Odile Naud, Laurence Vialle, Serge Campagna, Pascal Gilles.
Afin de caler le planning du deuxième semestre et de donner les dates à notre hôte Mohamed, nous décidons que désormais nos rencontres auront lieu le premier mardi du mois de 17 heures à 18h30. La prochaine rencontre aura donc lieu le mardi 1er septembre à 17 heures à La Caverne bien sûr.
Martine a commencé par nous lire un texte de Leopoldo Maria Panero qui lui a plu :
Le jour où finit la chanson
Lorsque le sentiment, ce vieillard qui te parlait
aux heures de solitude, se meurt
alors
tu regardes la femme aimée comme une vieille
et tu pleures.
Reste
le poème orphelin, sans père ni mère
et tu le hais,
tu détestes ce fils suspendu
comme un avorton entre tes jambes, se balançant là
comme un fil qui pend, une toile d’araignée,
lorsque le sentiment se meurt,
comme un enfant
châtré par un aveugle,
à l’abri de la nuit féroce, dans la nuit :
comme la voix d’un enfant perdu hurlant dans
le vent
Le jour où finit la chanson, ne laissant
qu’un peu de tabac dans la main,
et la ville maintenant, les
villes converties en de vastes plantations de tabac, et la main
étonnée touche la bouche de ses lèvres
le jour où finit la chanson, et il se perd
l’homme qui se disait à lui-même être quelqu’un,
au coin d’une rue, un après-midi sans musique.
Le jour où finit la chanson la douleur même
n’est qu’un peu de tabac dans la main,
et les mots
sont tous d’avant, d’un autre pays, ils tombent
de la bouche sans dents comme un liquide
semblable à la bile,
le jour
où meurt le sentiment, cet
assassin qui parlait au crépuscule et
assurait à l’insomnie des mots et des choses,
le jour
où finit la chanson tu regardes
la femme aimée comme une vieille, et,
la tête entre les jambes,
face au monde avorté, tu pleures.
Traduit de l’espagnol par Marie Thérèse Poncet
In « Les poètes de la Méditerranée. Anthologie » Editions Gallimard (Poésie) – 2010
Marie Odile nous a ensuite lu un extrait de « Quarantaine poétique » de nos amies Agnès Cognée et Marguerite Cèdre :
accrocher les lambeaux
du présent
à l’ambre des nuages
drapés par
l’oubli du souvenir
Dans les sphères de l’oubli
J’arrache les écorces de l’amertume
Peaux mortes des cicatrices
Qui incisent le silence
joutes et carrousels
quadrilles et chevaux de bois
farandoles infernales
crucifiant le passé
Après la dernière insomnie
peu avant l’aube
s’enclenche le carrousel des rêves
Le jour m’arrache à la nuit
Serge nous a ensuite lu un de ses derniers textes :
Patère austère
La patère ne murmure
en aucune manière
de prière au parterre
ne susurre aucune parabole
aucune épitre
aux corolles en calices épanouies
baptistères offerts
aux abeilles qui zézayent
et s’essayent à la somme du poème
Fière la patère gît dans l’air
pendeloque l’air de rien
en loques aux pétales
verticaux et corticaux
plissés à l’idée simple
que pistils et étamines
sans sépales
exhalent au regard rêveur
les fragrances sages
Puis ce fut au tour de Pascal de nous lire un de ses poèmes :
Pris sur le vif…
(Rencontre de hasard)
…Timidement
Je vous ai emprunté
Un coin de miroir
Afin d’arranger mes mèches folles,
Rejetons d’un crâne chauve…
Pareillement
Vous ordonniez délicatement votre chevelure rousse
Que le néon lustrait de reflets fugaces…
Un bref instant,
Comme distraits
De nos soucis semblables de coquetterie,
A la fois futiles et sérieux,
Nos regards se croisèrent furtivement
Dans la composition en abyme
Que dessinaient nos têtes dans le miroir,
Décalées et parallèles,
Puis soudain,
Se détournèrent pudiquement l’un de l’autre
Pour s’absorber à nouveau
Dans l’apparence que nous renvoyaient nos coiffures respectives…
Et déjà, dans le flou que formait la buée
Recouvrant peu à peu le miroir,
Nos deux images se confondaient…
Mais j’avais eu le temps
D’imprimer dans ma mémoire
L’incarnat de votre visage
Et l’éclat de vos yeux bleus…
Quand vous passâtes près de moi
Dans un léger froissement d’air,
Vous me glissâtes un doux sourire
Comme une tendre connivence entre nous…
…Lorsque je sortis des toilettes,
Mon cœur était propre comme un amour neuf…
Pascal GILLES
Grenoble, le 3 avril 2026
Lecture ensuite par Martine de quelques-uns de ses « ce matin » :
11 juin
Ce matin
Là-haut les cîmes
questionner leur
lointain surplomb
sur ciel domine
ses couches ses formes
ses mouvements
au-dessus de leur fixe
14 juin
Ce matin
tasse de thé
fauteuil paysage vert
saule berce
longues fines branches
air doucement frais
moineaux affairés
rapace plane tourne
débuter en paix.
Puis un nouveau texte issu de « Quarantaine poétique » :
des mots embrasant la forêt
images pastel ou crues
selon les régimes
seront cendres ou lumières
J’imagine des régimes d’illusions
Me réveille sur la rigueur du granit
Face à l’aurore tout est possible
l’hiver se nourrit de sa langueur
enchaîne la parole des arbres
quel jardinier réveillera
les printemps
Jusqu’à quand contempleras-tu les étoiles ?
Réveille-toi jusqu’à demain !
Nous avons enchaîné avec deux chansons de Pascal que l’auteur vous livre ici sans leurs musiques pourtant très mélodieuses ni la voix de l’interprète pourtant chaleureuse :
Une femme
(Texte de chanson)
Une femme
C’est une voix qui murmure
Des mots pleins de tendresse
C’est le feu et l’ivresse
Aux délices de l’obscur
Une femme
C’est une corolle de fleurs
Aux cils étamines
Une cascade de couleurs
Que le rire illumine
Une femme
C’est un étang de douceur
Aux secrètes prières
C’est une amante une sœur
A la grâce légère…
Une femme
Les cheveux dans le vent
Qui ondulent comme des vagues
Le regard couleur d’algues
Aux embruns d’océan
Une femme
L’infini se reflète
Dans ses yeux si purs
Que le temps s’y arrête
Et se fond dans l’azur
Une femme
Ca confond nos saisons
Dans le ciel de nos rêves
Ca découvre l’horizon
Où des aubes se lèvent…
Une femme
Câline ou bien cruelle
Docile ou bien rebelle
Ca offre ses caresses
Ou ça devient tigresse
Une femme
Ca s’évade en solitaire
Dans l’écume de la mer
Dans le ventre de la terre
Pour protéger ses mystères
Mais une femme
quand le monde alentour
Vacille et puis s’effondre
Quand survient la nuit sombre
C’est notre rocher d’amour…
Pascal GILLES
Solitude pudique
(Texte de chanson)
J’aurais voulu vous dire
Que parfois c’est bien dur
De rester sans rien dire
Seule entre quatre murs
Lorsque l’on est trop vieille
Et que le temps se ride
Que l’on n’a plus sommeil
Que la vie devient vide
Bien sûr, comme tout le monde
Ma jeunesse fut folle
Mon cœur dansait la ronde
Et prenait son envol
J’ai trouvé un rivage
Un havre de bonheur
Un bel homme, fort et sage
Un ciel tout en couleur
Nous avons voyagé
De pays en pays
Nous avons échangé
Des regards épanouis
Et nos deux corps unis
Ont donné de beaux fruits
Comme l’âme qui se prolonge
Dans l’infini des songes…
Un jour il est parti
Au bout de l’horizon
Il s’est évanoui
A la belle saison
Je ne voulais pas croire
A la fin de notre histoire
Me voilà naufragée
Triste amère et âgée
Aujourd’hui je poursuis
La route qu’on a suivie
Mais il me donne plus la main
Pour me guider en chemin
Le silence est si lourd
Sans personne sans amour
Et mon pauvre avenir
N’est fait que de souvenirs…
J’aurais voulu vous dire
Que parfois c’est bien dur
De rester sans rien dire
Seule entre quatre murs…
Pascal GILLES
Serge nous lit un second texte, sans titre celui-ci :
Au réveil le jour
plante son regard
dans la lumière qui croît
A peine une nuance verte
à l’émoi de la feuille
une résonnance claire
au silence de la pierre
il est déjà midi
l’heure des pépites qui s’agitent
qui palpitent au zénith
le temps d’un éclat
étincelante réussite
Un instant brillant
Déjà le soleil choît
vers la ouate du soir
serait-il trop tard ?
Pour terminer la rencontre, Laurence nous lit deux poèmes d’Hélène Dorion issus du recueil « Mes forêts » :
Il fait un temps de bourrasques et de cicatrices
un temps de séisme et de chute
les promesses tombent
comme des feuilles
sur aucune rive
les oiseaux demandent refuge
à la terre ravagée
nos jardins éteints
entre l’odeur de rose et de lavande
il fait un temps de verre éclaté
d’écrans morts de nord perdu
un temps de pourquoi de comment
tout un siècle à défaire le paysage
mon chant soulève la poussière
de spectacles muets
comme un trou béant
dans la maison noire des mots
il fait un temps jamais assez
un temps plus encore et encore
plus encore
plus
on ne pourra pas toujours
tout refaire
dans ce temps de bile et d’éboulis
les forêts tremblent
sous nos pas
la nuit approche
Il fait un temps d’insectes affairés
de chiffres et de lettres
qui s’emmêlent sur la terre souillée
un temps où soufflent des vagues
au-dessus des vagues
dans nos corps
il fait un temps d’arn
de ram zip et chus
sdf et vip
il fait triple k
usa made in China
un temps de ko
pour nos émerveillements
il fait casse-gueule
un bruit de ferraille
déchire le paysage
comme un vêtement usé
il fait refus et rejet
un temps de pixels d’algorithmes
qui nous projettent
sur des routes invisibles
avec l’avenir comme promesse
que le vent dévore aussitôt
un peu d’écorce et de feu
au creux de la main
il fait chimère
et rêve de rien du tout
un siècle de questions rudoyées
le bord d’une falaise
où chutent nos poèmes
et la neige
nous apprend à perdre
tout ce que l’on perdra.
