Rencontre poétique du 16 juin 2026

Etaient présents : Martine Cribier, Marie Odile Naud, Laurence Vialle, Serge Campagna, Pascal Gilles.

Afin de caler le planning du deuxième semestre et de donner les dates à notre hôte Mohamed, nous décidons que désormais nos rencontres auront lieu le premier mardi du mois de 17 heures à 18h30. La prochaine rencontre aura donc lieu le mardi 1er septembre à 17 heures à La Caverne bien sûr.

Martine a commencé par nous lire un texte de Leopoldo Maria Panero qui lui a plu :

Le jour où finit la chanson

Lorsque le sentiment, ce vieillard qui te parlait

aux heures de solitude, se meurt

alors

tu regardes la femme aimée comme une vieille

et tu pleures.

Reste

le poème orphelin, sans père ni mère

et tu le hais,

tu détestes ce fils suspendu

comme un avorton entre tes jambes, se balançant là

comme un fil qui pend, une toile d’araignée,

lorsque le sentiment se meurt,

comme un enfant

châtré par un aveugle,

à l’abri de la nuit féroce, dans la nuit :

comme la voix d’un enfant perdu hurlant dans

le vent

Le jour où finit la chanson, ne laissant

qu’un peu de tabac dans la main,

et la ville maintenant, les

villes converties en de vastes plantations de tabac, et la main

étonnée touche la bouche de ses lèvres

le jour où finit la chanson, et il se perd

l’homme qui se disait à lui-même être quelqu’un,

au coin d’une rue, un après-midi sans musique.

Le jour où finit la chanson la douleur même

n’est qu’un peu de tabac dans la main,

et les mots

sont tous d’avant, d’un autre pays, ils tombent

de la bouche sans dents comme un liquide

semblable à la bile,

le jour

où meurt le sentiment, cet

assassin qui parlait au crépuscule et

assurait à l’insomnie des mots et des choses,

le jour

où finit la chanson tu regardes

la femme aimée comme une vieille, et,

la tête entre les jambes,

face au monde avorté, tu pleures.

Traduit de l’espagnol par Marie Thérèse Poncet

In « Les poètes de la Méditerranée. Anthologie » Editions Gallimard (Poésie) – 2010

Marie Odile nous a ensuite lu un extrait de « Quarantaine poétique » de nos amies Agnès Cognée et Marguerite Cèdre :

accrocher les lambeaux

du présent

à l’ambre des nuages

drapés par

l’oubli du souvenir

Dans les sphères de l’oubli

J’arrache les écorces de l’amertume

Peaux mortes des cicatrices

Qui incisent le silence

joutes et carrousels

quadrilles et chevaux de bois

farandoles infernales

crucifiant le passé

Après la dernière insomnie

peu avant l’aube

s’enclenche le carrousel des rêves

Le jour m’arrache à la nuit

Serge nous a ensuite lu un de ses derniers textes :

Patère austère

La patère ne murmure

en aucune manière

de prière au parterre

ne susurre aucune parabole

aucune épitre

aux corolles en calices épanouies

baptistères offerts

aux abeilles qui zézayent

et s’essayent à la somme du poème

Fière la patère gît dans l’air

pendeloque l’air de rien

en loques aux pétales

verticaux et corticaux

plissés à l’idée simple

que pistils et étamines

sans sépales

exhalent au regard rêveur

les fragrances sages

Puis ce fut au tour de Pascal de nous lire un de ses poèmes :

Pris sur le vif…
(Rencontre de hasard)

…Timidement
Je vous ai emprunté
Un coin de miroir
Afin d’arranger mes mèches folles,
Rejetons d’un crâne chauve…
Pareillement

Vous ordonniez délicatement votre chevelure rousse
Que le néon lustrait de reflets fugaces…

Un bref instant,
Comme distraits

De nos soucis semblables de coquetterie,
A la fois futiles et sérieux,
Nos regards se croisèrent furtivement
Dans la composition en abyme
Que dessinaient nos têtes dans le miroir,
Décalées et parallèles,
Puis soudain,

Se détournèrent pudiquement l’un de l’autre
Pour s’absorber à nouveau

Dans l’apparence que nous renvoyaient nos coiffures respectives…

Et déjà, dans le flou que formait la buée
Recouvrant peu à peu le miroir,
Nos deux images se confondaient…
Mais j’avais eu le temps
D’imprimer dans ma mémoire
L’incarnat de votre visage
Et l’éclat de vos yeux bleus…
Quand vous passâtes près de moi
Dans un léger froissement d’air,
Vous me glissâtes un doux sourire
Comme une tendre connivence entre nous…
…Lorsque je sortis des toilettes,
Mon cœur était propre comme un amour neuf…

Pascal GILLES
Grenoble, le 3 avril 2026

Lecture ensuite par Martine de quelques-uns de ses « ce matin » :

11 juin

Ce matin

Là-haut les cîmes

questionner leur

lointain surplomb

sur ciel domine

ses couches ses formes

ses mouvements

au-dessus de leur fixe

14 juin

Ce matin

tasse de thé

fauteuil paysage vert

saule berce

longues fines branches

air doucement frais

moineaux affairés

rapace plane tourne

débuter en paix.

Puis un nouveau texte issu de « Quarantaine poétique » :

des mots embrasant la forêt

images pastel ou crues

selon les régimes

seront cendres ou lumières

J’imagine des régimes d’illusions

Me réveille sur la rigueur du granit

Face à l’aurore tout est possible

l’hiver se nourrit de sa langueur

enchaîne la parole des arbres

quel jardinier réveillera

les printemps

Jusqu’à quand contempleras-tu les étoiles ?

Réveille-toi jusqu’à demain !

Nous avons enchaîné avec deux chansons de Pascal que l’auteur vous livre ici sans leurs musiques pourtant très mélodieuses ni la voix de l’interprète pourtant chaleureuse :

Une femme
(Texte de chanson)

Une femme
C’est une voix qui murmure
Des mots pleins de tendresse
C’est le feu et l’ivresse
Aux délices de l’obscur
Une femme
C’est une corolle de fleurs
Aux cils étamines
Une cascade de couleurs
Que le rire illumine
Une femme
C’est un étang de douceur
Aux secrètes prières
C’est une amante une sœur
A la grâce légère…
Une femme
Les cheveux dans le vent
Qui ondulent comme des vagues
Le regard couleur d’algues
Aux embruns d’océan
Une femme
L’infini se reflète
Dans ses yeux si purs
Que le temps s’y arrête
Et se fond dans l’azur
Une femme
Ca confond nos saisons
Dans le ciel de nos rêves
Ca découvre l’horizon
Où des aubes se lèvent…
Une femme
Câline ou bien cruelle
Docile ou bien rebelle
Ca offre ses caresses
Ou ça devient tigresse
Une femme
Ca s’évade en solitaire
Dans l’écume de la mer
Dans le ventre de la terre
Pour protéger ses mystères

Mais une femme
quand le monde alentour
Vacille et puis s’effondre
Quand survient la nuit sombre
C’est notre rocher d’amour…

Pascal GILLES

Solitude pudique
(Texte de chanson)

J’aurais voulu vous dire
Que parfois c’est bien dur
De rester sans rien dire
Seule entre quatre murs
Lorsque l’on est trop vieille
Et que le temps se ride
Que l’on n’a plus sommeil
Que la vie devient vide
Bien sûr, comme tout le monde
Ma jeunesse fut folle
Mon cœur dansait la ronde
Et prenait son envol
J’ai trouvé un rivage
Un havre de bonheur
Un bel homme, fort et sage
Un ciel tout en couleur
Nous avons voyagé
De pays en pays
Nous avons échangé
Des regards épanouis
Et nos deux corps unis
Ont donné de beaux fruits
Comme l’âme qui se prolonge
Dans l’infini des songes…
Un jour il est parti
Au bout de l’horizon
Il s’est évanoui
A la belle saison
Je ne voulais pas croire
A la fin de notre histoire
Me voilà naufragée
Triste amère et âgée
Aujourd’hui je poursuis
La route qu’on a suivie
Mais il me donne plus la main
Pour me guider en chemin

Le silence est si lourd
Sans personne sans amour
Et mon pauvre avenir
N’est fait que de souvenirs…
J’aurais voulu vous dire
Que parfois c’est bien dur
De rester sans rien dire
Seule entre quatre murs…

Pascal GILLES

Serge nous lit un second texte, sans titre celui-ci :

Au réveil le jour

plante son regard

dans la lumière qui croît

A peine une nuance verte

à l’émoi de la feuille

une résonnance claire

au silence de la pierre

il est déjà midi

l’heure des pépites qui s’agitent

qui palpitent au zénith

le temps d’un éclat

étincelante réussite

Un instant brillant

Déjà le soleil choît

vers la ouate du soir

serait-il trop tard ?

Pour terminer la rencontre, Laurence nous lit deux poèmes d’Hélène Dorion issus du recueil « Mes forêts » :

Il fait un temps de bourrasques et de cicatrices

un temps de séisme et de chute

les promesses tombent

comme des feuilles

sur aucune rive

les oiseaux demandent refuge

à la terre ravagée

nos jardins éteints

entre l’odeur de rose et de lavande

il fait un temps de verre éclaté

d’écrans morts de nord perdu

un temps de pourquoi de comment

tout un siècle à défaire le paysage

mon chant soulève la poussière

de spectacles muets

comme un trou béant

dans la maison noire des mots

il fait un temps jamais assez

un temps plus encore et encore

plus encore

plus

on ne pourra pas toujours

tout refaire

dans ce temps de bile et d’éboulis

les forêts tremblent

sous nos pas

la nuit approche

Il fait un temps d’insectes affairés

de chiffres et de lettres

qui s’emmêlent sur la terre souillée

un temps où soufflent des vagues

au-dessus des vagues

dans nos corps

il fait un temps d’arn

de ram zip et chus

sdf et vip

il fait triple k

usa made in China

un temps de ko

pour nos émerveillements

il fait casse-gueule

un bruit de ferraille

déchire le paysage

comme un vêtement usé

il fait refus et rejet

un temps de pixels d’algorithmes

qui nous projettent

sur des routes invisibles

avec l’avenir comme promesse

que le vent dévore aussitôt

un peu d’écorce et de feu

au creux de la main

il fait chimère

et rêve de rien du tout

un siècle de questions rudoyées

le bord d’une falaise

où chutent nos poèmes

et la neige

nous apprend à perdre

tout ce que l’on perdra.

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